Le numérique, nouvel épouvantail de la profession d'avocat.

 

Dans une récente tribune publiée par le Monde, l'un de nos confrères explique qu'une grande part du travail de l'avocat pourrait être réalisée par des robots d'ici quelques années (lien vers l'article ici).

De là à sous-entendre que c'est la fin des haricots pour la vénérable profession d'avocat, il n'y a qu'un pas que certains franchissent avec l'allégresse d'une jeune Gasconne allant souper chez Aramis.

On voit même certains cabinets s'équiper à grands frais de logiciels miraculeux censés rédiger automatiquement des contrats de franchise et autres documents précontractuels d'information.

La bonne blague.

J'attends le franchiseur assez fou pour utiliser ces bêtes modèles avec mon fusil et ma plume. On va voir comment se défend son brillant robot, étant précisé au passage qu'en cas de faute professionnelle commise par ledit robot, l'introduction d'une action en responsabilité à son encontre risque de se révéler quelque peu ardue.

Et puis je salive à l'idée d'entendre la vibrante plaidoirie du robot en question. Qu'un adversaire retors (c'est moi) lui dévisse un boulon et c'est fini.

Oui, bien sûr, certaines prestations peuvent être réalisées par des robots. Un contrat-type, un PV d'assemblée annuelle, ou une bête assignation de caution, je dis pas.

Mais un champ de mines savamment disposé, un joli plan de bataille finement ciselé ou une embuscade bien préparée, qui, hormis l'humain dans tout le génie de son vice, saurait l'imaginer ?

Ce n'est pas un robot qui a inventé ces merveilles de la civilisation que sont la bombe atomique, l'arbalète, l'arme chimique, le football, la politique et tous ces prodiges de raffinement permettant à l'être humain d'étriper ses semblables dans un luxe de technologie, tout en peignant la Joconde, en écrivant la Légende des Siècles et en construisant le Colisée.

L'intelligence artificielle est à l'avocat ce que l'ère industrielle est à l'artisan.

Bref, pas de quoi paniquer. C'est ce qu'on nomme l'évolution. En soi, un concept plutôt intéressant, qui a permis à l'homme d'aller faire ses courses chez Mammouth sans crainte de se faire piétiner par ledit mammouth, et de se déplacer dans son gros 4x4 bien polluant plutôt que de courir tout nu dans les bois en grognant. Et au lieu d'aller trucider la vache de son voisin, qui ne lui a rien demandé (la vache, pas le voisin) l'homme, quand il a faim, peut commander son dîner sur internet. Un petit homme rose ou vert tout essoufflé le lui livrera, s'il ne s'est pas fait écraser en chemin par l'un de ses congénères en 4x4 précité, mais plus par le mammouth. C'est beau le progrès.

En résumé, le monde évolue, ce qui est réjouissant puisque j'ai une envie finalement assez modérée d'aller me prendre deux tonnes d'obus sur la tête à Verdun, ou de me faire cramer la couenne par un routier un peu taquin. La profession d'avocat doit évoluer aussi, et proposer des prestations à haute valeur ajoutée à ses clients, qu'un robot sera dans tous les cas incapable d'exécuter (les prestations, pas les clients ; ça, il peut le faire), puisque les cas présentés sont tous uniques.

Une prestation intellectuelle digne de ce nom est sûrement la seule chose qu'un robot ne pourra pas reproduire parfaitement. C'est à l'avocat qu'il revient de l'offrir à ses clients. Et ne parlons pas de la relation avec le client, de l'indispensable lien qui unit l'avocat à son client, de la confiance qui seule permet au client de dire à l'avocat tout ce dont il a besoin pour accomplir sa mission.

L'intelligence artificielle permet de nous débarasser des tâches les plus rébarbatives, et d'alléger considérablement la réalisation des autres, ce qui devrait normalement nous permettre d'augmenter notre productivité et de dégager du temps pour réaliser de "vraies" prestations à forte valeur ajoutée.

Dans "intelligence artificielle", l'important n'est pas "intelligence", mais "artificielle", le second terme venant anéantir la force du premier. Les sceptiques peuvent contempler béatement la nullité-crasse des documents-types et autres "prestations" vendues sur internet au prix de quelques litres de débouche-évier, ils comprendront ce que j'ai voulu dire...

Quand ce vieux fripon de Beaumarchais a entamé un long combat judiciaire contre la Comédie Française pour obtenir le règlement de droits d'auteur, certains y ont vu la mutation de l'écrivain en stupide négociant, "âme commune agitée d'une basse idée de gagner de l'argent". Hugo, Balzac, Dumas, Rostand et tous les autres ont écrit après 1791, et on peut bien leur concéder un peu plus que du génie commercial.

Quand le gramophone, les cassettes et autres CD sont arrivés, on a hurlé à la mort de la création. Les artistes sont, hélas en ce qui concerne certains d'entre eux dont on taira le nom par charité, toujours là. L'Eurovision aussi, mais finalement, braire ou chanter, c'est pareil pour l'auditoire prévoyant aux oreilles farcies de boules Quies. Ne parlons pas du train, de l'automobile et de l'aviation commerciale, modérément appréciés chez les conducteurs de diligence. Bon, et alors ? Le conducteur de diligence est devenu chauffeur de taxi et d'autres, plus chanceux, ont cherché à percer dans des professions en plein boom (gladiateur, mousquetaire ou colporteur).

En résumé, pas de panique, et, comme disait Perceval (plus grand philosophe de tous les temps après Desproges, Achille Talon et Jean-Claude Van Damme) : "Dans la vie, j'avais deux ennemis : le vocabulaire et les épinards. Maintenant j'ai la botte secrète, et je bouffe plus d'épinards. Merci de rien, au revoir messieurs dames".

PS : quand j'étais petit, on m'enseignait que finir ses dissertations par une citation était du dernier chic ; en revanche, on ne m'a jamais interdit de coller une citation qui n'avait rien à voir avec l'objet de la dissertation, que le lecteur aura de toute façon oublié. Voilà.