164 barreaux en grève dure depuis plus d'un mois, du jamais vu de mémoire d'avocat. Une mobilisation historique, une belle unanimité contre une ministre qui représente moins la justice que le gouvernement.


La réforme des retraites, c'est l'étincelle qui a fait déborder le vase, la goutte d'eau qui a mis le feu aux poudres.


Le mouvement actuel est l'expression d'un malaise profond, bien plus ancien que la réforme du système de retraite : c'est le cri de désespoir de tout le milieu judiciaire, qui tente d'enrayer comme il le peut le lent sabordage de la justice par nos gouvernants successifs.


Sabordage qui, au demeurant, ne s'arrête pas à la justice : tout ce qui coûte de l'argent doit disparaître ; pompiers, police, santé, justice, transports ferroviaires, tout. Ce ne sont pas des gouvernements que nous avons, mais de minables petits comptables de bas étage, dépourvus de tout sens politique comme de la plus petite conscience de l'intérêt général. Rentabilité à tout crin, voilà le mot d'ordre.


Nicole Belloubet, dont les scrupules sont inversement proportionnels à la suffisance, a tout récemment accusé les avocats de paralyser le système judiciaire, en leur intimant l'ordre de cesser leur grève. C'est vous dire le degré de compétence de notre ministre, qui semble ignorer que le droit de grève est un droit constitutionnel, et qu'il n'appartient pas au gouvernement de dire à la population ce qu'elle doit faire ou penser. Mais surtout, cela lui a valu une lettre d'injures du CNB (disponible ici). Du jamais vu. 


Que dire de l'honnêteté de notre ministre, lorsqu'elle affirme que l'implosion du système judiciaire est du fait des avocats ? Tous les professionnels du droit le savent, la justice française est moribonde, et ça ne date pas d'hier ; En 1827, on comptait 7789 magistrats, toutes juridictions confondues, pour une population de 25 millions d'habitants environ ; en 2017, les magistrats sont 8313, pour une population de plus de 67 millions d'habitants. 


Notre système judiciaire est en déficit chronique de moyens depuis ... le Second Empire.


Si Nicole Belloubet avait une conscience, elle aurait le bon goût de rougir de honte et de filer à l'anglaise ; mais non ; elle se répand dans la presse, en sa qualité de froide exécutrice des basses œuvres des petits comptables qui nous gouvernent, pour venir jouer à un nouveau jeu : remonter les magistrats et le personnel judiciaire contre les avocats ; jeu dangereux s'il en est, qui constitue la preuve éclatante du désarroi dans lequel la ministre se trouve aujourd’hui, dépassée qu'elle est par l'ampleur d'un mouvement qu'elle n'avait pas vu venir, puisqu'elle n'a aucune conscience des réalités, et qu'il ne faudrait pas non plus qu'elle s'abaisse à marquer le moindre intérêt pour le personnel judiciaire.


Pas de chance, personne n'est dupe ; de très nombreux magistrats et greffiers ont fait part publiquement de leur soutien total aux avocats. Comme l'ensemble du personnel judiciaire, ils sont exaspérés par la lente agonie de la justice qu'on leur fait subir : adoption en catimini de réformes successives de la "procédure", dont le seul but est de semer des mines procédurales un peu partout pour torpiller l'accès au juge et priver le justiciable du droit d'accès à la justice ; élargissement considérable du champ de l'arbitrage (l'arbitrage, c'est le retour au Moyen-Âge, la justice privée, tout ce contre quoi l'Etat, le vrai, s'est battu pendant plus de mille ans...), déjudiciarisation de contentieux de plus en plus nombreux, on pourrait multiplier les exemples à l'infini.


La stratégie de Nicole Belloubet a lamentablement échoué : coup sur coup, plusieurs syndicats de greffiers et magistrats lui ont jeté au visage un cinglant camouflet. Le Syndicat de la Magistrature a usé à son encontre de termes particulièrement violents, mais parfaitement justifiés ; les magistrats et greffiers sont exaspérés de devoir travailler dans des conditions sans cesse dégradées un peu plus, qui ne permettent pas d'assurer le service public dans des conditions normales.


La France fait partie des pays les plus mal classés en Europe en termes de délais de jugement : il faut cinq ans en moyenne pour obtenir une décision (première instance et appel, hors référé et incidents particuliers). Elle est régulièrement épinglée par la CEDH (dernièrement en matière de surpopulation carcérale).


D'après certains confrères, la prochaine étape, c'est l'appropriation du contentieux par les assureurs, qui imposeront les honoraires et les avocats. Chance.


L'hypothèse est d'autant plus sérieuse que c'est déjà le cas pour certains contentieux : les confrères qui ont la malchance de travailler pour des banques ou des compagnies d'assurances le savent : les "honoraires" convenus (ou pour mieux dire imposés) ne couvrent même pas les frais, si bien qu'il faut faire du volume et traiter les dossiers le plus rapidement possible pour tenter de dégager un semblant de rentabilité.


Ce jeu de massacre de la justice, aucun professionnel du droit ne peut s'y résoudre, parce que c'est un pan entier de la démocratie, et non des moindres, qui est en train de s'effondrer sous nos yeux.


Il y a quelques semaines, les confrères du barreau de Caen ont symboliquement jeté leurs robes aux pieds de la ministre, qui n'a eu pour seule réaction qu'un rictus infâme et un regard méprisant. Pas un mot, rien.


Ce geste, c'est le désespoir de toute une profession qui se sent trahie, abandonnée, et qui voit s'effondrer sa raison d'être : le service public de la justice. Plus largement, cette grève contre la réforme des retraites ne fait que précipiter cette lente agonie de la justice.


Sans vouloir pousser le vice jusqu'à demander à Madame Belloubet de faire preuve d'un sentiment humain, on pourrait exiger d'elle qu'elle défende la justice ; mais non ; totalement déconnectée de la réalité, mue par le seul désir de complaire à son maître, notre ministre, dont le charisme et l'intelligence politique s'apparentent à ceux d'un bigorneau, poursuit son grand oeuvre : massacrer tout ce qui coûte de l'argent, rechercher de la rentabilité partout. On ne raisonne plus en termes d'écoute du justiciable, mais de gestion de stocks et de statistiques.


La France n'étant pas une start-up, n'en déplaise à la macronie, c'est tout de même un peu gênant.


On ne devient pas avocat, greffier ou magistrat par hasard ; pour beaucoup c'est une vocation, pour ne pas dire un sacerdoce. La plupart des personnels judiciaires ont une haute idée de la justice, de la protection des plus faibles et, plus généralement, de la démocratie et du service public. Toutes conceptions qui s’accommodent mal du culte que vouent nos gouvernements successifs à l'argent.


Cela fait plusieurs dizaines d'années que le personnel judiciaire porte à bout de bras un système moribond, au bord de l'implosion : manque de moyens et de personnel, tribunaux délabrés, etc... Le dévouement quotidien des magistrats, greffiers et avocats retarde un peu l'explosion de tout le système judiciaire, désormais inéluctable, que le mouvement de grève actuel ne fera, au pire, qu'accélérer.


Totalement désemparée, notre ministre unanimement haïe tente de briser la grève en essayant d'opposer les magistrats aux avocats ; on l'a vu, sa stratégie échoue lamentablement, et risque fort de lui coûter son poste, à très bref délai.


Mais qu'on ne s'y méprenne pas : Belloubet partie, un autre, pire ou un peu moins mauvais, prendra sa place.


Ce vaste mouvement des avocats contre les retraites a aussi mis en lumière, derrière d'indéniables valeurs communes, de profondes fractures au sein d'une profession elle aussi partiellement sinistrée, sans doute trop peu encline à faire son examen de conscience et à se réformer.


Lors des nombreuses assemblées générales qui se sont tenues ces dernières semaines, on a pu entendre des propos particulièrement virulents de certains confrères, notamment à l'encontre des "avocats d'affaires" ; l'un deux s'est même fait copieusement huer lors de l'assemblée générale du Barreau de Paris le 11 février dernier... il y a presque autant de professions d'avocats que d'avocats : quoi de commun entre l'avocat généraliste exerçant seul et à l'aide juridictionnelle et le gros cabinet anglo-saxon qui réalise des introductions au second marché ? A part le titre, pas grand chose. Entre ces deux extrêmes gravitent des milliers d'avocats "intermédiaires", les plus nombreux, qui ne gagnent ni très bien ni très mal leur vie.


Là encore, le mouvement contre la réforme des retraites a mis en avant de vieilles rancœurs et autres haines recuites, au sein même de la profession : jalousie pour certains, incompréhension totale pour d'autres ; tout ceci dans une certaine confusion, alors que les instances ordinales se trouvent souvent dépassées par leur base. La grève que nous vivons voit s'affronter, derrière une belle unanimité de façade, une multitude de professions d'avocat qui ne se connaissent pas, qui ne se fréquentent pas, et qui souvent ne s'apprécient pas particulièrement. Certains avocats judiciaires croient être les seuls à être de "vrais" avocats, là où d'autres avocats d'affaires leur répondront, souvent avec raison, que leur mission, quoique différente et souvent moins spectaculaire, fait elle aussi honneur à la profession d'avocat.


Le fait qu'un mois de grève puisse abattre de trop nombreux avocats en dit long sur l'état préoccupant de précarité de la profession...


Modèle économique dépassé, serpent de mer du contrat de collaboration, champs de compétences sous investis, aide juridictionnelle insuffisante, culture trop faible de la négociation, il y aurait beaucoup à dire sur une profession usée et inadaptée par certains aspects, dont une part d'une importance préoccupante est en train de se faire ronger petit à petit.


Usant, stressant et exigeant, le métier d'avocat va se retrouver encore plus difficile à exercer qu'il ne l'est aujourd'hui, du fait de la politique irresponsable des gouvernements successifs. 


Comme elle va laisser des traces indélébiles dans les tribunaux, la grève contre la réforme des retraites marquera durablement la profession ; leur membres ont certes su se retrouver en apparence autour de valeurs communes, mais la grève a jeté un violent coup de projecteur sur les disparités entre les avocats du quotidien, qui constituent le gros des troupes, et les avocats les plus aisés, qui soutiennent aujourd'hui du bout des lèvres, contraints et forcés, un mouvement qui les laisse indifférents.


Une chose est sûre : les années à venir seront celles d'une justice de riches, à l'anglo-saxonne, où seul celui qui paie sera convenablement défendu ; sans compter que la justice dite prédictive finira par tuer l'oeuvre de juger, dont l'humanité du juge constitue justement l'essence. 


Les avocats, comme l'ensemble des personnels judiciaires, se battent pour que tous puissent avoir également accès au service public de la justice, et pas seulement pour préserver leurs seuls intérêts comme on l'a trop souvent dit. Ne nous y trompons pas : ce combat n'est qu'une escarmouche d'arrière-garde, le dernier d'une bataille déjà perdue.


Ce n'est pas maintenant qu'il fallait faire grève, mais il y a cinquante ans... Il y a quelque chose d'assez désespérant à tenter de maintenir à flot un navire qui prend l'eau de toutes parts, sans autre espoir que de retarder un peu plus le naufrage.